FichesDes manuels scolaires, pour quoi faire?

À l’heure d’internet, le manuel scolaire reste malgré tout un outil très utilisé par les enseignants. Il est aussi un passeur de savoirs s’adressant directement aux élèves. Contraint de respecter sinon la lettre du moins l’esprit des instructions officielles, le manuel n’en est pas moins le fruit d’une stratégie d’écriture concertée et de choix précis. En tant que « discours sur le réel », il manifeste en outre une tendance de plus en plus nette à « coller » à l’actualité, indépendamment de l’évolution des programmes ou des savoirs scientifiques. Retour sur des enjeux autant pédagogiques que sociaux, avec les contributions de Danièle Cotinat, IPR, Marie-Pascale Widemann, éditrice, et Jennifer Holladay (autour de l’exemple américain).

 

L’utilisation des manuels dans la transmission du savoir scolaire / Danièle Cotinat, IPR

Parler de l’usage du manuel dans la transmission du savoir scolaire implique de s’interroger d’abord sur les programmes enseignés pour en saisir les évolutions récentes, ensuite sur la « fabrique » d’une culture scolaire par les manuels, enfin sur ce que ces manuels représentent dans l’acte d’enseignement.

Le second degré connaît une refonte des programmes qui a concerné en premier lieu le lycée entre 2002 et 2007. Elle se poursuit avec le collège dont le nouveau programme sera soumis à consultation dans les semaines qui viennent et appliqué progressivement à partir de la rentrée 2009. Une des finalités assignées à l’enseignement de l’histoire est d’inculquer des connaissances, des repères permettant d’accéder à une grille de lecture du monde et de constituer une culture commune. L’histoire est envisagée selon la triple échelle de la France – qui a une part prépondérante –, de l’Europe et du monde. Le texte officiel de 1995 sous-tend encore les programmes de lycée. Or, il attribue à l’histoire le rôle d’apporter « l’absolu des valeurs et le sens du relatif conduisant à la tolérance par la découverte des cultures et des coutumes des autres civilisations ». Cette approche plurielle est nette dans les deux derniers programmes des séries technologiques. En terminale, si l’enseignement de la décolonisation n’est pas nouveau, l’innovation réside dans l’étude des États nés de celle-ci – l’Algérie depuis 1954, l’Afrique subsaharienne – et de certains acteurs comme Léopold Sédar Senghor. Le nouveau programme du collège ouvre à la diversité et aux regards multiples sur le monde. Ainsi, les programmes mettent-ils les enseignants et les auteurs de manuels en tension entre la constitution d’une culture commune et l’accent mis sur la diversité et la pluralité.

Si le programme est une chose, son application en est une autre. Dans sa formulation, il laisse libre jeu à la liberté pédagogique s’agissant de sa mise en oeuvre. C’est dans ce creux qu’il faut situer et interroger les manuels. La fabrication de celui-ci est soumise à des enjeux divers en fonction des rôles qu’il joue.

Sa vocation première est celle de passeur de programme. En France les manuels, variés, proposent une interprétation du programme. Le manuel peut également revêtir un rôle d’outil d’actualisation des connaissances, des problématiques et des questions au programme. Les manuels essaient de prendre en compte la recherche universitaire, bien qu’ils aient tendance à se répéter d’une édition l’autre.

La demande sociale infléchit également la production éditoriale, poussant parfois à la présence de sujets non formellement présents dans les programmes. Le manuel a plus de souplesse que le programme – écrit pour une certaine période – et de nouvelles éditions sont mises sur le marché. Celles-ci traitent ainsi de nouveaux sujets, souvent dits sensibles, qui introduisent la diversité et la pluralité des histoires. Ajoutons que l’histoire n’est pas la seule discipline concernée ; ces sujets sont également traités en lettres, langues, SVT, musique et arts.

Le dernier élément qui conditionne le manuel est sa finalité. Il s’agit d’un outil à propos duquel plusieurs questions se posent ? Est-il un instrument pour le professeur et/ou pour l’élève ? Quel en est l’usage : en classe dans le cadre d’un travail collectif, ou à la maison pour un travail autonome ? Doit-il délivrer un récit linéaire ou seulement des documents ? Ces questions montrent à quel point le manuel est dans l’air du temps pédagogique, soumis aux courants dominant lors de sa rédaction.

Les manuels sont le fait d’un travail d’équipe unissant universitaires, inspecteurs et professeurs confrontés aux problèmes liés à l’enseignement. Un schéma s’impose. Dans un manuel de collège, une leçon est constituée de doubles pages comprenant des documents et une leçon. Les documents, divers, sont consacrés pour une part croissante à l’iconographie et la photographie qui trouvent une légitimité propre en offrant aux élèves des repères simples et qui frappent. Le texte de la leçon, longtemps très réduit, reprend une place importante. Au lycée s’ajoutent des dossiers et des zoom, essentiels, car c’est souvent là que sont traités les thèmes comme l’immigration ou les traites négrières. Le manuel de seconde d’un même éditeur à travers trois éditions successives peut être envisagé à titre d’illustration : l’édition de 2002 consacre près de cent pages à l’étude de la France de 1789 à 1851, et il faut attendre la période de 1848 pour voir un dossier sur les femmes et l’esclavage. Dans l’édition de 2005, même nombre de pages, mais des thèmes comme la tolérance ou l’esclavage sont cette fois-ci traités avec les Lumières. On trouve un dossier sur l’affaire Calas, un autre sur la remise en cause de l’esclavage. Les femmes sous la Révolution font également l’objet d’un dossier, avec, en 1848 un retour sur l’esclavage et son abolition. Dans l’édition de 2006 un dossier intitulé « La traite des Noirs et l’esclavage » apparaît lors de l’étude de 1848, suivi d’un autre sur l’abolition puis d’un troisième sur les femmes. Il est intéressant de voir l’éclatement du traitement de ces questions, leur place en tant qu’éclairage mais jamais comme fond. Dans le même ordre d’idée, une étude a été menée sur le traitement de l’immigration par les manuels, démontrant comment les documents iconographiques tendaient souvent à donner une image misérabiliste du phénomène. Ainsi, la place de la leçon proposée dans le déroulé, de même que la nature et l’origine des documents, ont tendance à diffuser un message spécifique ayant des incidences sur l’enseignement.